Complètement Balzac, totalement Rivette
NE TOUCHEZ PAS LA HACHE
France – 2007 Durée : 2h17
Réalisation : Jacques Rivette
Scénario : J. Rivette, Pascal Bonitzer, Christine Laurent, d'après le roman de Balzac « La Duchesse de Langeais »
Avec : Jeanne Balibar, Bulle Ogier, Guillaume Depardieu, Michel Piccoli ...
Après La Belle Noiseuse (1990), La Duchesse de Langeais est la seconde oeuvre de Balzac que Rivette adapte au cinéma. La première adaptation date de 1941, par Jean de Baroncelli, avec Edwige Feuillère et Pierre-Richard Wilm.
Le roman de Balzac se déroule sous la Restauration, dans les salons de l'aristocratie parisienne. La duchesse Antoinette de Langeais, brillante et mondaine, vit séparée de son mari. Son jeu préféré : séduire des hommes et se refuser. Quand elle rencontre le général Armand de Montriveau, connu pour ses hauts faits de guerre dans de lointains pays, elle le séduit sans difficultés. C'est un ours mal léché, l'exact contraire d'un homme du monde. Il s'enflamme pour Antoinette qui se dérobe avec grâce et esprit, pour des motifs soi-disant moraux ou religieux. Montriveau, au comble de la passion frustrée, avertit la duchesse : « Ne touchez pas la hache !», (titre original de Balzac, et allusion à la décapitation du roi d'Angleterre Charles Ier, en 1649). Antoinette l'a humilié, il va se venger, et avec violence...
On ne dévoilera rien de plus. Précisons seulement que c'est l'histoire d'un couple dont le désir amoureux n'est jamais en phase. Rivette déclare : « J'ai recherché la fidélité et la simplicité » (interview, Nouvel Observateur). La plupart des dialogues sont ceux du roman. Rivette ne supprime que les passages sur la situation politique et sociale de l'époque (qui auraient allongé la durée du film). Cette fidélité n'empêche pas le film d'être très personnel, même au sein de la filmographie du réalisateur.
La mise en scène est marquée par le théâtre (comme toujours chez Rivette). Surviennent de vrais coups de théâtre, imprimant au film un rythme puissant, à la fois raffiné et sauvage. (cf. Les Cahiers du Cinéma, où J.M. Frodon évoque la «sauvagerie du cinéma de Rivette »).
Jeanne Balibar est subtile, dévoilant une fragilité qu'on ne soupçonnait pas dans son jeu. Guillaume Depardieu joue, avec justesse, un personnage à l'opposé de celui de sa partenaire : sobre et gauche, aussi austère et inquiet qu'elle est mondaine et frivole.
Rivette explique : «J'avais envie de travailler de nouveau avec Jeanne Balibar en lui donnant un rôle très différent de celui de Va savoir... Les deux personnages se disputent de façon très allusive et cela produit quelque chose d'énigmatique : l'objet précis de la dispute n'est jamais nommé. Le centre du film est constitué par une partie d'échecs dont les règles nous sont inconnues, comme elles le sont pour les deux adversaires... Ce qui ne les empêche pas de tricher » (le Nouvel Observateur).
J. Balibar s'exprime sur son travail avec G. Depardieu : « On fait un beau couple de cinéma. C'est sûrement lié à des résonances profondes entre lui et moi, mais c'est aussi dû au fait qu'on a pris beaucoup de plaisir à se faire jouer l'un l'autre. ». Le couple sert magnifiquement le film de Rivette et le roman de Balzac. Il est entouré par de grands acteurs, en particulier Bulle Ogier et Michel Piccoli. L'histoire de ce couple qui ne se réalise jamais et qui se termine tragiquement n'est pourtant pas une tragédie. « Il s'agit plutôt d'une énigme, comme toutes les grandes histoires » ( Télérama n° 2985, Louis Guichard rejoignant le propos de Rivette).
Lorsque le film s'achève, ce qui reste n'est pas une impression de drame, mais celle d'avoir vécu un moment intense de cinéma.
Hélène Perret
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